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Rencontre avec… Annie Cordy


Annie
"Tagada" Cordy

Non, Annie Cordy n’est pas seulement la rigolote sur-vitaminée apparentée à "la Bonne du curé", la bille de clown nous entraînant dans ses farandoles et fariboles à la suite de "Tata Yoyo". Qu’on en juge : revue de music-hall, opérette, chant, cinéma, théâtre, télévision… cette compatriote de Brel cumule tous les talents, faisant mentir l’adage "qui trop embrasse, mal étreint" et passant du rire aux larmes avec élégance et vitalité.
Le "grand chapeau" de cette authentique Baronne belge abrite mille souvenirs et mille succès. Bien au-delà des modes et des clichés en vogue, la blonde saltimbanque mène sa carrière tambour battant et revendique son statut d’artiste populaire, doublée d’une femme généreuse et fidèle.
"Nini la chance" n’a pas fini de nous épater !

La Protection des animaux : Votre métier d’artiste : hasard ou vocation ?   

 Annie CORDY : On peut parler de vocation. Mon enfance a été rythmée par les cours de danse et de piano. Puis, à l’adolescence, j’ai voulu chanter et j’avais 16 ans quand j’ai remporté un Grand Prix de la Chanson. Je n’ai jamais été carriériste. Simplement,  je suis une artiste populaire et j’en suis fière. J’ai la chance d’avoir plusieurs cordes à mon arc et de passer de la chanson à la comédie et à l’opérette. J’aime ce que je fais et j’aime partager ma joie avec ceux qui viennent me voir.


 Certaines rencontres ont-elles compté dans votre vie ?   

 Bien sûr. Je pense à Bourvil et à Georges Guétary, auprès de qui j’ai fait mes débuts dans l’opérette. Et puis à Sacha Guitry, qui m’a offert mon premier rôle au cinéma dans son film : "Si Versailles m’était conté". C’est un beau souvenir et, aussi, le souvenir d’un grand trac devant un très grand maître. Mais monsieur Guitry savait mettre les gens à l’aise par son extrême politesse


 Vos apparitions au cinéma ne sont pas passées inaperçues. Pourquoi sont-elles si rares ?   

 Il m’est arrivé souvent d’avoir des propositions de films et de devoir les refuser parce que j’étais en plein tour de chant ou en tournée avec une opérette. Par exemple, si j’ai pu jouer dans "Le Passager de la pluie" de René Clément, c’est que j’étais en vacances. Grâce au cinéma, les journalistes et le public ont découvert que je pouvais faire autre chose que chanter "La Bonne du curé"…


 On vous qualifie souvent de "pitre" et le public est effectivement surpris de vous découvrir dans des rôles dramatiques. Etes-vous, au fond, un clown triste ?   

 C’est typiquement français de vouloir coller des étiquettes aux gens. Je suis simplement un être humain, avec sa bonne humeur et ses crises de "breakdown". On dit souvent de moi : "qu’est-ce qu’elle est rigolote !" mais si j’étais dans la vie comme je suis sur scène, je serais invivable ! J’ai parfois besoin de me ressourcer et j’apprécie les moments de solitude. Je suis Gémeaux, vous savez, pas d’un seul bloc…


 Ce qui explique que l’on trouve aussi des chansons émouvantes dans votre tour de chant.   

 Oui, j’ai par exemple le bonheur d’interpréter l’une des dernières chansons que Bécaud a écrite avec le parolier Claude Lemesle : "Bravo !". C’est l’histoire d’une femme qui est revenue des camps de concentration. Elle dit : "ah, bravo ! J’existe et je persiste à exister !". Je rentre sur scène de dos, avec un vieux chandail et des savates aux pieds. Le public est scotché et c’est souvent un choc pour les habitués de "Tata Yoyo" ! Dans mon entourage, certains m’ont déconseillé de mettre cette chanson à mon répertoire, craignant que cela ne casse mon tour de chant. Mais je m’en fous : la chanson est belle et porte témoignage d’une horreur qui a existé. Si je faisais un tour de chant avec vingt chansons dans le style de "Bravo !", ça ne passerait pas, le public vient surtout pour s’amuser et écouter "Tata Yoyo", "La Bonne du Curé", "Cho Kakao"… mais ça ne les empêche pas d’aimer Annie Cordy dans un autre registre.  

 Quelle sont votre principale qualité et votre plus gros défaut ?   

 Ma qualité ? un grand respect de l’autre. Et je pense que c’est une qualité qui se perd… Par exemple, je suis sidérée quand je vois des gens jeter des canettes dans la rue, ou cracher par terre. J’ai l’air de bougonner, mais c’est vrai. Quand je rentre dans un magasin, je dis un grand bonjour : c’est tout bête, mais on me regarde comme si je tombais d’une autre planète. Ca coûte quoi, de dire bonjour ? d’avoir un sourire amical ?
Mon plus gros défaut ? J’ai parfois le "couvercle qui saute" : il faut m’avoir compris avant que j’ai parlé ! Tagada, tagada… il faut me suivre !


 Comme tout le monde, vous avez dû affronter des coups durs. Dans ces cas-là, vous dites-vous : "the show must go on ?"   

 C’est un immense chagrin de perdre une mère, un père, un époux, et je suis passée par là. Mais quand un artiste est sur scène, pendant deux heures il ne peut penser à autre chose qu’au spectacle, malgré les visions fugitives qu’il peut avoir des gens qu’il vient de perdre. Le public qui vient vous voir a aussi ses problèmes et, pendant un temps, vous les leur faites oublier.


 La retraite, pour vous, ce n’est pas pour demain ?  

 En ce qui me concerne, il faudrait enlever ce mot du dictionnaire. Pendant les guerres, retraite signifie défaite…


 Pourriez-vous dire : "plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien" ?

 Il y a du vrai : on rencontre parfois des gens qui vous désespèrent de l’espèce humaine. Mais il faut beaucoup de tolérance : je ne demande pas aux gens qui viennent me voir s’ils sont de droite, de gauche ou du centre, s’ils sont noirs, jaunes ou verts. Je m’en fiche, du moment que l’on passe un bon moment ensemble ! J’ai un amour immodéré pour les gens.


 Y a-t-il des animaux qui ont compté dans votre vie ?

 Oui, bien sûr. Mon premier petit chien s’appelait New York et c’est mon mari qui me l’avait acheté, à New York. Le malheureux s’est fait écraser et vous devinez le chagrin qui fut le mien. Par la suite, j’ai eu beaucoup d’autres chiens, mais New York garde une place privilégiée dans mon cœur. Je repense aussi à Cora, un "zineke" qui a beaucoup compté pour moi…


 Un… quoi ?

 Un "zineke", comme on dit chez moi, à Bruxelles : un bâtard, quoi… Tiens, voilà Nougat qui me saute sur les genoux. C’est un petit York qui me rend un peu gaga. Nougat, c’est un beau cadeau de la vie ! Je suis parfois anxieuse car il n’est plus tout jeune et je sais qu’il partira sans doute avant moi. J’ai beaucoup souffert chaque fois que mes chiens m’ont quittée. Mais Nougat est encore là, et bien là. Quand je chante, il est dans les coulisses : dès que j’enfile ma robe rouge de "Nini", il comprend qu’il va devoir m’attendre et il plonge dans son panier. Il n’en ressort qu’en entendant les dernières notes du final. Tiens, quelle heure est-il ?


 19h 10.  

 Oh là la ! Vous allez me faire tuer : Pour Nougat, 19 heures c’est l’heure de la bouffe ! Il ne va pas tarder à grogner…



Propos recueillis par Pierre MONIER

(mars 2007)

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