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René Barjavel : voyageur émerveillé



Dans le vieux cimetière de Tarendol, petit village niché au coeur de la Drôme provençale, l'écrivain René Barjavel repose sous un cerisier, aux côtés de son père.
Si certains de ses romans et « livres de mémoire »  fleurent bon la lavande et le pain chaud de la boulangerie paternelle (« La Charrette bleue », « Tarendol »...), d'autres sont révélateurs d'une enfance illuminée par Jules Verne (« Ravages », « Le Voyageur imprudent »...).
Prophète d'un bonheur qui ne tiendrait qu'à nous, Citoyen d'un monde où l'homme devrait mettre à profit ses immenses ressources pour inventer le meilleur alors que le décor du pire est planté, ce sage épicurien aura traversé la vie en voyageur émerveillé, mais aussi terrifié, car « il suffirait de peu de chose pour que tout s'écroule, pour que l'homme ne se détruise ».
La joie de vivre de cet homme simple lui faisait aimer la pluie autant que le vent, lle froid comme le chaud, l'hiver comme l'été, le pire comme le meilleur. Toujours ce qui est, au lieu de ce qui aurait pu être. « Il faut être vivant, martelait-il, c'est à dire savoir à chaque instant qu'on est au coeur d'un prodige et être en contact, en harmonie avec lui ». Les animaux, naturellement, trouvaient leur juste place dans ce prodige.
Aux premiers flocons de l'hiver 1985, l'homme à la crinière de neige a sûrement quitté la vie à regret, mais heureux sans doute d'avoir tiré le meilleur de ses multiples talents.
Il faut, toutes affaires cessantes, lire et relire Barjavel, comme des voyageurs harassés qui découvriraient une source fraîche et revigorante.

 La science-fiction fait partie de vos « outils » de romancier. Comment voyez-vous l'avenir de l'humanité ?

Je ne crois pas être véritablement un auteur de science-fiction, surtout si l'on compare mes livres à la  merveilleuse production américaine. Mes romans sont davantage dans la tradition du conte philosophique français. Dans mon roman « La Nuit des temps », la civilisation que je décris est matériellement, poiltiquement, socialement bien équilibrée et apte à rendre les hommes heureux. Dans cette fiction, ce sont les machines qui travaillent pour l'homme et non plus l'homme qui est esclave des machines.
Qu'elles soient socialistes ou libérales, les sociétés en place ne se laisseront pas démanteler sans résister, mais un monde nouveau doit surgir. On se lamente beaucoup à propos du chômage... personne ne dit quelle est la véritable cause du chômage : tout simplement le fait que l'on n'a plus besoin de la main d'oeuvre humaine ! Il y a actuellement, dans certaines usines, des ateliers sans un seul ouvrier.
La libération de l'homme de son travail parfois abominable est l'évolution normale de cet état de choses. Imaginez ce que c'est que d'être chaudronnier huit heures par jour dans une usine de carrosseries de voitures, à subir ce bruit infernal de martellement, pendant des années : ce travail-là, ce sont les machines qui doivent le faire. Ces hommes dont on n'a plus besoin et qu'on appelle des chômeurs vivent de la charité que leur font ceux qui travaillent encore. Ils sont humiliés et touchent à peine de quoi vivre. Dans le monde de demain, 80% du travail devra être effectué par les machines, c'est normal. Les 20% qui restent seront faits par des artisans et des techniciens qui travailleront à leur gré. Voilà la société de demain, avec la fin de cette terrible malédiction : « travaille ou crève ! ». Les machines travailleront et les citoyens recevront leur part du travail des machines, une part qui devra être suffisante non seulement pour assurer le nécessaire, mais aussi et surtout le superflu.

 Vous seriez donc plutôt optimiste ?

Je suis pessimiste par raisonnement et optimiste par tempérament. Il est évident que si l'on considère les données menaçantes de l'aujourd'hui et que l'on appuie sur l'accélérateur, on aboutit à un désastre inimaginable. Mais l'homme est un phénomène extraordinaire : pour l'instant au sommet de l'évolution, il a demandé tant d'efforts de la part du génie de la vie, tant d'erreurs, de recommencements et de progrès continus, pour aboutir à cet animal maladroit, mal armé, mou, que tout casse ou crève, qui n'entend pas comme le chien, qui ne voit pas comme l'aigle, qui ne saute pas comme la puce... cet animal est arrivé, par la puissance de son esprit, à fabriquer tous les sens qui lui manquaient. S'il ne voit pas comme l'aigle, il est capable aujourd'hui de voir jusqu'aux confins de l'univers. Je ne crois pas que cela soit le fruit du hasard : l'homme est appelé à accomplir une mission. Il ne peut pas disparaître par l'effet d'une catastrophe due à la stupidité de son premier cerveau, le cerveau du crocodile, qui est à la base de ses instincts de violence, de chacun pour soi et de destruction. Je crois que l'avenir de l'homme, s'il passe victorieusement la crise qui nous attend, sera absolument fabuleux dans le domaine du spirituel aussi bien que dans le domaine du matériel. Il est possible que le troisième millénaire marque le  véritable commencement de l'espèce humaine.      

 Vos héros voyagent parfois dans le temps... Y a-t-il eu une époque dorée de l'humanité à laquelle vous auriez aimé vivre ?

 Il y eut certainement une époque très lointaine où l'homme était en rapport étroit avec la création.
Il ne connaissit pas l'écriture, mais il savait lire un arbre ou le vol d'un oiseau. Autour de lui, tout était message et écriture. Il était en rapport constant avec le vivant et le non-vivant.
Les sciences d'aujourd'hui sont analytiques et tendent de plus en plus vers l'infiniment petit. Elles coupent le réel en morceaux minuscules pour essayer de connaître le tout. Nous vivons une époque de spécialistes. J'aurais aimé vivre en un temps où l'homme nageait dans l'univers comme un poisson dans l'eau. Mais je ne déteste pas vivre à notre époque, qui est passionnante, comme à la croisée des
chemins : d'un côté, l'appel du matérialisme avec l'essor extraordinaire des sciences et des techniques, avec ce que cela comporte de bon et de terrifiant, de l'autre, l'appel vers le spirituel, de plus en plus sensible et pressant.
Je crois que nous allons traverser, dans un proche avenir, des moments sans doute difficiles, mais qui amèneront des changements considérables pour l'homme. C'est très exaltant ! Je ne regrette qu'une chose : bien que je n'aie pas peur de la mort, j'aurais quand même bien aimé vivre vingt ou trente ans de plus pour voir ce qui va se passer ! Je vais en rater une partie...

 Etes-vous croyant ?

Bien sûr, je suis croyant, mais pas dans le sens où on l'entend quand on pose la question à un catholique, un protestant, un juif ou un musulman attachés à leur Eglise. Pour moi, ceci est périmé.
A la base de chaque religion, il y a une révélation, c'est à dire le contact éblouissant d'un homme avec le subconscient de la création. Cet homme, tout à coup, a vu Dieu face à face... si l'on peut dire, Dieu n'ayant pas de face. Cet homme a compris quelles étaient les relations de l'homme avec le créateur et la création. Il a ensuite tenté de l'expliquer à ses contemporains, un peu à la façon d'un aveugle qui retrouverait la vue tout à coup et essaierait de décrire aux autres aveugles ce qu'est le rouge ou le bleu... Alors, il invente une histoire, un mythe, et ce mythe devient une religion. Mais on oublie très vite la signification cachée derrière le mythe et il ne reste qu'une image poussiéreuse.

 Si vous vous trouviez, vous-même, face à face avec Dieu, que lui diriez-vous ?

 Mais je suis sans cesse nez à nez avec Dieu ! Je le vois partout... Ce que je lui dis tient en un mot : Merci ! Merci de tout, merci à tout, merci pour tout ! Même pour la souffrance. Tout a une signification, une raison d'être. Si je suis un écrivain qui a réussi, je suis aussi un homme qui a eu sa part de souffrances physiques et morales.

Mais je suis émerveillé par tout : un simple brin d'herbe, par exemple, contient tant de merveilles ! Le soleil qui brille, la pluie qui tombe, le fascinant règne animal, et tous ces rouages si complexes  qui composent notre corps, tout est merveilleux ! Même si on se regarde vieillir comme je le fais actuellement. Tout est fantastiquement organisé... Pourtant, c'est plutôt pénible de vieillir. Mais cela devient plutôt marrant si on prend un peu de recul par rapport à soi : on voit la machine se déglinguer, on est un peu comme au volant d'une voiture dont les pneus sont usés, les ressorts cassés, on sait qu'il faudra bien un jour ou l'autre l'envoyer à la casse... C'est notre sort à tous. En tout cas, vivre est la chose la plus fantastique qui soit. Mais pas seulement être vivant comme ça, automatiquement, en subissant les choses, en râlant contre tout le monde et contre soi-même. C'est comme ça que l'on arrive à la dernière journée sans même avoir été vivant ! Non, être vivant, c'est ouvrir les yeux pour regarder et non pas voir, pour écouter et non pas entendre, c'est toucher les choses et tout ressentir intensément ! Même le mal aux dents...

 Vous êtes romancier, journaliste, parolier, dialoguiste... Laquelle de ces activités a votre préférence ?

Sans nul doute, celle de romancier. De nos jours, en France, un écrivain devant son papier, sa plume ou son Bic à la main, est le créateur le plus libre qui puisse exister, avec le peintre et le musicien.
En écrivant pour la radio, le cinéma ou la télévision, on se trouve encerclé par les contraintes. Pour un film, il faut penser au budget, au metteur-en-scène, aux acteurs – on n'écrit pas pour Gabin comme on écrit pour Gérard Philipe – et puis il faut penser aussi à la mode, à trop de choses...
J'ai écrit, par exemple, l'adaptation de l'avant-dernière mouture des « Misérables ». Eh bien, si je devais l'écrire aujourd'hui, je changerais peut-être pas mal de choses : je mettrais Cosette à poil au moins deux ou trois fois ! parce qu'il paraît que le public réclame ça...
L'auteur de cinéma, de radio ou de télévision est comme dans un couloir : il doit aller tout droit ou tourner en suivant le couloir. Le romancier, au contraire, a tout l'horizon devant lui. Dans sa tête, il a un monde qu'il a fabriqué et qu'il doit transmettre à ses lecteurs par le stratagème des mots. C'est un travail difficile, exaltant et merveilleux ! Jamais de contraintes. Mon idéal serait d'arriver à écrire d'une façon si simple que le lecteur ne s'apercevrait même pas qu'il est en train de lire : le monde qui est dans ma tête passerait dans la sienne en oubliant les mots...

 On vous sait grand ami des animaux. Que répondez-vous à ceux qui trouvent « scandaleux » de s'occuper d'animaux quand des enfants meurent de faim ? (*)

 C'est un argument tellement imbécile !  Ce n'est pas parce que l'on va laisser un chien crever de faim, ou le faire souffrir, que les enfants du Cambodge seront plus heureux. Au contraire, je crois que l'amour crée l'amour... l'amour que l'on donne aux animaux, à la nature, l'homme finit par en profiter.
Ce qu'il y a de plus horrible, ce sont ces gens incapables d'aimer autre chose qu'eux-mêmes. Comment pourraient-ils donner une parcelle de cet amour à un animal ?
Aimer un chien, cela va de soi. Un chien, c'est une bête d'amour... J'ai eu deux chiens dans ma vie. Quand j'ai perdu ma chienne « Belle », j'ai eu autant de chagrin que si j'avais perdu une personne aimée.
Entre nous, sans aucun doute, il y avait un réel échange d'amour... Par-dessus le marché, l'amour que l'on donne à un chien est un amour véritable, parce que désintéressé. On n'en attend aucune faveur, aucun privilège.
Maintenant, je suis seul dans mon appartement. Je dois m'absenter souvent et il serait très égoïste de ma part de vivre avec un chien, que je devrais condamner à la solitude, à la tristesse, aux pleurs, comme celui de mes voisins... On ne mesure pas toujours les obligations que crée un animal. Cette méconnaissance provoque des abandons. C'est atroce d'abandonner un chien, un chat. C'est comme si on abandonnait un enfant. Voyez-vous, la clé de tous les problèmes, c'est l'amour. L'amour peut résoudre tous les problèmes : familiaux, sociaux, internationaux... Et je crois que l'on peut apprendre l'amour, en aimant les animaux.  

      

 Dans votre livre « L'Enchanteur », nombreux sont vos lecteurs qui vous identifient au personnage de Merlin. Si vous aviez son pouvoir, que feriez-vous ?

Hélas non, je ne suis pas Merlin ! Au fond, si j'ai écrit « L'Enchanteur », c'est parce que je rêve de l'être ! Et si j'étais Merlin, que ferais-je ? Eh bien, je serais en train de parcourir le monde pour y faire éclore des fleurs, du bonheur et du printemps partout ! Et aussi de l'automne, à cause des couleurs et des fruits... Je crois que je ferais une cinquième saison, qui serait à la fois le printemps et l'automne...
Je changerais les armes en instruments de musique et j'essaierais d'être Merlin pour les autres, j'essaierais de les rendre heureux... Si j'étais Merlin, je pourrais ! Si nous étions Merlin les uns pour les autres, ce serait formidable !    
           
    
(*) Question posée par Jacqueline Delrieu pour la revue « Chiens 2000 ».  


Propos recueillis par Pierre MONIER

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