

Rêvons d’un homme qui descendrait du sage…
Avec
sa longue barbe de prophète, ses yeux pétillants de curiosité et de
malice, son crâne de savant tout droit sorti d’un album de Tintin,
l’astrophysicien Hubert REEVES est un homme de science et de
conscience.
A
Malicorne, parmi les grands arbres d’une vieille ferme bourguignonne,
le québecois chenu observe la danse des étoiles, la ronde des saisons,
le ballet des oiseaux, et aime rendre visite à la "forêt millénaire"
qu’il a plantée : cèdres du Liban, cèdres de l’Himalaya, Métaséquoias
du Setchuan… des arbres de longue vie. Une façon comme une autre de
croire en la survivance des graines d’avenir que nous semons et de
parier sur la sagesse ultime de l’homme.
Depuis
le temps que des hommes de grande sagesse comme René DUMONT, Albert
JACQUARD, vous-même, tirez la sonnette d’alarme quant à la situation de
la planète, on cesse enfin de vous prendre pour des farfelus, des
prophètes de malheur. De toute évidence, la situation est grave.
Est-elle désespérée ?
Hubert
Reeves : "Aucune situation n’est désespérée. Quand on dit que c’est
désespéré, cela le devient vraiment ! Il n’en demeure pas moins que la
situation est très grave et très inquiétante. Il faut y croire malgré
tout et lutter, car les problèmes sont multiples, à tous les niveaux :
épuisement des ressources naturelles, pollution de l’air et de l’eau,
réchauffement de la planète, accroissement de la pauvreté… la fraction
des gens qui vivent sous le seuil de pauvreté augmente tous les ans et
c’est une très mauvaise nouvelle. Pourquoi ? parce que la misère
engendre la guerre et le terrorisme. Albert Jacquard évoque parfois "le
temps de la planète finie" : nous avons toujours vécu dans l’idée que
la planète était infinie, c’est à dire que l’on pouvait pomper autant
de ressources que l’on voulait et qu’il en resterait toujours.
Maintenant,
nous sommes confrontés à un fait très simple, c’est que la planète
n’est pas infinie, que ses ressources ne le sont pas non plus et que
nous sommes passablement avancés dans leur épuisement.
Malgré
tout, il est très important d’avoir ce sentiment que tout n’est pas
perdu, qu’il y a des choses à faire. Non seulement au niveau
international, car sur ce plan nous ne pouvons pas grand chose, mais
aussi à un niveau très local. Charles DUBOS disait : "il faut penser
globalement et agir localement". Nous pouvons, chacun dans notre sphère
et en nous associant, former des contre-pouvoirs."
Nous en sommes venus à menacer la vie à tel point que l’on peut se demander s’il y aura encore des êtres humains dans 100 ans…
H.R.:
"C’est très peu 100 ans et il est évident que si l’on continue à
détériorer la planète, il y a de fortes chances pour qu’à court terme,
il n’y ait plus d’humains sur la terre ou en tout cas qu’ils soient
dans un état lamentable. Paradoxalement, l’homme se sert de son
intelligence pour détruire la planète, en concevant des technologies
qui ont un impact majeur sur notre environnement.
On
n’a jamais vraiment dominé les forces de la nature, mais le problème
qui se pose est surtout de dominer notre domination. Le cerveau humain
est la grande merveille de la nature, mais cette merveille se menace
elle-même.
On
peut prédire que la vie va continuer en dépit des turbulences, car la
vie est robuste et adaptable. Mais certaines espèces sont très fragiles
et peu adaptables, comme les mammifères, les grands arbres. Les
insectes, pour leur part, ne sont pas en danger : je crois qu’ils
s’organisent très bien avec la pollution, mais l’intelligence, la
conscience, la capacité de se poser des questions et de créer de
grandes œuvres, tout cela est menacé. Oui, je pense que la vie va
continuer, mais il n’est pas certain que l’espèce humaine soit au
rendez-vous. L’humanité prépare fébrilement son propre suicide."
N’y a-t-il pas aussi une bataille entre économie et écologie ?
H.R.:
"Bien sûr. Le problème n’est pas qu’écologique, mais aussi économique,
sociologique et politique. Il faut faire comprendre aux économistes et
aux hommes politiques qu’ils sont également dans le collimateur… Nous
sommes dans une grande bataille entre l’économie, qui vise à faire de
l’argent à tout prix et rapidement, et l’écologie. Nous sommes face à
d’énormes pouvoirs économiques et à ce que nous appelons la
mondialisation qui nous inquiète à juste titre."
N’est-ce pas une survivance du cerveau reptilien de l’homme qui s’exprime dans des activités comme la chasse ou la corrida ?
H.R.:
"La cruauté est une composante de la réalité humaine. On peut hélas le
constater lors des génocides qui traversent l’histoire de l’homme, de
l’Allemagne nazie au Rwanda. Le rôle de la civilisation est de
contrôler ces aspects très brutaux des êtres humains et on voit très
bien que, quand les barrières sociales tombent, beaucoup de gens se
conduisent comme de vraies brutes. Le rôle de la civilisation est de
neutraliser ces instincts, de les empêcher de s’exprimer. Il y a là,
effectivement, une survivance du "cerveau du crocodile" chez l’homme.
Ces mauvais instincts sont présents chez tout le monde et l’on ne peut
guère prévoir comment quelqu’un va se conduire si les barrières
sautent. Comment réagira le chasseur-qui-tire-sur-tout-ce-qui-bouge
quand son sergent lui ordonnera de liquider des prisonniers ?"
Quelle place tiennent les animaux dans votre vie ?
H.R.:
"J’aimerais beaucoup avoir un chien ou un chat, plutôt un chat
d’ailleurs, mais mon épouse et moi nous déplaçons beaucoup et cela
compliquerait notre vie et celle des amis qui devraient le garder quand
nous sommes en voyage. Les animaux qui comptent dans notre vie sont
surtout les animaux sauvages et les oiseaux, à la campagne. Nous aimons
observer les arrivées et les départs des oiseaux migrateurs. L’hiver,
des quantités d’oiseaux fréquentent nos mangeoires… C’est notre façon
d’être proches des animaux. "
Propos recueillis par Pierre MONIER
(Décembre 2004)