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Rencontre avec Jacques Perrin

“Comme un navire glissant sur les gouffres amers”

Ne vous fiez pas à cette voix posée, à ce visage serein... Si le terme “force tranquille” n'avait été attribué, il lui irait comme un gant. Acteur, réalisateur, producteur, Jacques Perrin s'exprime par le cinéma et sait nous communiquer, par ce riche langage, bien des vérités fondamentales. Cet homme de grande conscience, défenseur des plus nobles causes, est un battant, un justicier infatigable. Producteur de films à 27 ans, les premiers long-métrages qu'il soutient valent mieux qu'une carte de visite : abus du pouvoir politique, méfaits du colonialisme en Afrique... l'homme est sur tous les fronts, avec l'audace et le panache de ceux qui croient dur comme fer au bien-fondé de leur combat.
Jacques Perrin est un passionné-passionnant qui tient fermement la barre de ses convictions, à la manière d'un Tabarly à qui il voue respect et admiration. Il sait nous entraîner dans son sillage pour qu'à notre tour, nous sachions redresser la barre, tant qu'il en est temps.
Peuples de l'herbe, de l'air et de l'eau ont trouvé en lui un ardent défenseur, face à ces hommes qui souvent font preuve « d'une férocité et d'un aveuglement sans borne face aux merveilles de la nature ». Jacques Perrin a su donner ses lettres de noblesse au documentaire animalier avec des images qui nous touchent en plein cœur et qui ont l'évidente beauté des paradis en perdition.  Après le droit d'ingérence, Jacques Perrin prône l'obligation d'ingérence quand le sort de nos enfants semble entre les mains de joueurs de dés atteints de démence. Le “Crabe-tambour” du film de Schoendoerffer, dont on craignait la conscience incorruptible, habite encore cet homme-là.
Il faut agir, et vite, martèle-t-il. A  nous de ne pas perdre la boussole qu'il nous tend.


La Protection des animaux : On se souvient de votre implication dans des films que l'on peut qualifier d'engagés, films qui dénoncent ou témoignent, en faveur de grandes causes et de grands combats humains. Depuis quelques années, votre engagement semble se tourner davantage vers la défense de la nature et de notre environnement...

Jacques Perrin : Le problème de la défense de l'environnement est devenu beaucoup plus vif ces derniers temps qu'il ne l'était il y a une cinquantaine d'années. On vivait alors dans un monde présumé immense, avec des richesses que l'on croyait infinies. Peu à peu, une prise de conscience s'est développée et on s'est aperçu que tout cela était limité. En avançant dans une industrialisation forcenée, on a mis à mal notre environnement. Quand on s'intéressait à des films politiques, dans les années soixante-dix, l'arbitraire et l'intolérance sévissaient dans de nombreux pays, écrasés par des régimes dictatoriaux.
Depuis, il y a quand même eu de grands bouleversements en Amérique Latine, dans les pays de l'Est, dans nombre de pays d'Afrique. Le besoin de démocratie gagne dans bien des nations, comme une évolution naturelle, même s'il reste bien des progrès à faire. L'écologie, la façon dont on vit, l'éducation de nos enfants, l'éveil à la nature sont des prises de conscience récentes et nécessaires.


Cette prise de conscience des dangers qui menacent la planète semble loin d'être accomplie quand l'homme d'aujourd'hui paraît plus prompt à manifester contre la hausse des prix du pétrole que pour les Droits de l'Homme ou la sauvegarde de l'environnement...

La prise de conscience est bel et bien là, non pas seulement dans les consciences, mais aussi dans l'âme et le coeur de bien des gens. Au bout de cette prise de conscience, il y a une détermination à comprendre et à agir. Il FAUT agir ! C'est ce que j'essaie de faire au travers de films qui traitent de la nature et des relations humaines.

La question est : comment inciter chacun à faire le premier pas ? Bien sûr, il y a de grand messes, comme Kyoto, Johannesbourg ou Grenelle, des dispositions sont prises dans les Ministères...
Le Ministère de l'Environnement dispose d'une belle vitrine, mais de quels moyens dispose-t-il ?

En dehors de déclarations probantes et justes, qui donnent lieu à une abondance de comptes-rendus journalistiques, qu'en est-il dans les faits ?  A force de discours, on en arrive presque à se dire : “ah, j'ai entendu quelque chose de remarquable à propos de... je ne sais plus très bien !”. L'actualité récente est comme le vent, elle balaie les beaux discours.
Un certain nombre de citoyens sont aussi des spectateurs, des gens qui aiment le cinéma. Il s'agit donc, par ce biais, de faire en sorte qu'une émotion imprègne ces consciences individuelles, que des gens se dressent et disent : “Non, ça suffit ! On ne veut plus de ça !” Une émotion, c'est un sentiment qui a besoin de s'exprimer avec ferveur, avec des mots justes ou maladroits. Un spectateur a un sentiment individuel, le cinéma est une communion et un film n'existe qu'à partir du moment où il y a partage, partage de pensée ou d'émotion avec d'autres.


Après “Microcosmos”, “Le Peuple migrateur”, après les habitants de l'herbe et du ciel, vous nous transportez dans les fonds marins avec le film « Océans ». Comment se porte la planète bleue ?

Mon Dieu, qu'elle est souffrante ! Mais nous n'avons pas voulu un film teinté de sinistrose ou de fatalisme. “Océans” dresse un bilan, mais tourne autour d'une espérance, avec des “si nous le voulons véritablement...”, avec la volonté de personnes impliquées et passionnées, avec des espoirs communs en direction du monde des océans. Là encore, il faut que des gens se dressent pendant qu'il en est encore temps...
Il y a trois ou quatre-cents ans, la mer était pleine de poissons, à une époque où on ne faisait pas de différence entre ressource et diversité. De nos jours, la diversité, c'est celle des ressources. Une vingtaine de poissons bien répertoriés sont « commerciaux », mais qu'en est-il de tout ce qui fait la vie de la mer, dans sa diversité, toutes ces petites espèces que l'on ne voit pas sur nos marchés ? C'est là où se trouvent le foisonnement et la vie. Pour la survie des ressources, il faut cette chaîne alimentaire due à la diversité, mais on sait que cette chaîne est menacée, on sait que de grands déserts s'étendent sous les océans... A l'intérieur des mers, dans les grandes profondeurs, ces grands vides sont traversés par des poissons pélagiques. La vie intense de l'océan se passe sur le littoral, mais les côtes sont bétonnées, sur-exploitées, les endroits où fraient les poissons sont mis à mal. Cependant, un peu partout dans le monde, on trouve des sanctuaires, comme à Port-Cros et Porquerolles, de petites réserves, grâce à la volonté de quelques-uns. Le mérou, qui n'existait plus depuis une vingtaine d'années, y est de retour. Par contre, des endroits à hauts fonds comme Saint-Pierre-et-Miquelon, où l'on pouvait trouver la morue, c'est fini, il n'y en a plus. Là-bas, on a connu la guerre entre les Espagnols et les Français, les Français et les Canadiens, mais c'est bien fini, la guerre est inutile ! Pour trouver des bancs de morues, il faut aller sur quelques zones au large de l'Islande. On sait qu'en dessous d'un certain seuil, l'espèce n'est plus assez nombreuse pour se reproduire.
Pour “Océans”, avec Jacques Cluzaud, mon co-réalisateur, nous avons une difficulté car nous avons envie de montrer la vie dans toute sa diversité, telle qu'elle emplissait les océans il y a trois siècles... Pourtant, il faut bien établir le constat d'une situation proche de la catastrophe. Nous avons donc usé d'une astuce pour montrer la mer telle qu'elle pourrait être et qu'elle n'est pas, mais qu'elle pourrait être si on le voulait.


Le parallèle est hasardeux avec le film de Cousteau : “Le Monde du Silence”. Vous sentez-vous quelque peu l'héritier du Commandant de la Calypso ?

Les moyens techniques n'étaient pas les mêmes à l'époque et Cousteau ne pourrait plus appeler son film : “Le Monde du Silence”...  Nous nous intéressons vraiment au monde marin depuis quatre ou cinq ans, alors que Cousteau était un océanographe qui a dédié toute sa vie à cette passion. Je ne fais que réunir des gens de talent, avec lesquels j'apprends beaucoup. Cousteau avait la connaissance, il restera toujours l'illustre Commandant qui réunissait autour de lui, alors que je réunis autour d'un thème, d'une préoccupation. Il était le guide, je suis le rassembleur...


Votre caméra passe de l'infiniment petit à l'infiniment grand, mais la beauté de l'image semble seule vous importer. L'impact commercial de vos films semble le dernier de vos soucis... Et pourtant, le public vous suit. A quoi attribuez-vous ce succès ?

Je n'essaie pas de comprendre le succès de mes films et je me refuse à raisonner en termes de recettes, car ce serait le pire des pièges. Un film, pour moi, doit ou ne doit pas exister, c'est aussi simple que cela. Je me lance dans l'aventure à partir du moment où je trouve incontournable qu'un sujet doive être tourné et présenté au public. Bien sûr, aux différentes étapes, il s'agit d'être exigeant pour soi-même et ceux qui nous entourent. Bien sûr, une fois le film en boîte, on peut se demander en toute franchise si cela en valait la peine ou pas... Quant à s'interroger sur les raisons du succès d'un film, je veux continuer à les ignorer.
Le film sur Tabarly que nous produisons est loin d'être un succès, mais je suis heureux qu'il existe. La télévision m'a proposé de l'acheter très cher, j'ai refusé. Les gens qui verront ce film seront peut-être peu nombreux mais, quand même, une telle étendue, une telle captation de sentiments, ces regards croisés et ouverts sur la mer... tout cela éclate tellement mieux sur un écran de cinéma ! 
Pour “Océans”, on a utilisé de gros moyens techniques pour suivre les animaux en déplacement. Cette relation d'identité des animaux en mouvement semble une nouvelle lecture des sciences naturelles par rapport à ce que l'on a pu voir jusqu'à présent. Je parlerais d'approche intime et émotionnelle. Comme l'émotion est absente dans une photo figée, la réalité des animaux est dans leur description suivie, en hydrodynamisme. C'est une approche nouvelle. De la part de distributeurs de films ou autres, j'ai souvent entendu dire : “vous devriez faire comme ci ou comme ça, pour que ça plaise au public...”. Ainsi, “je devrais” ! Mais rien ne m'oblige, et faire autrement que ce qui doit être fait m'est impossible.



Comment penser au monde marin sans évoquer de grandes figures humaines, comme celle d'Eric Tabarly. Vous avez fait davantage que d'y songer, puisque vous avez produit le film de
Pierre Marcel : “Dessine-moi un héros”, qui est un hommage à ce grand navigateur.

Je pense que les gens qui aiment la mer et qui vivent en symbiose avec elle sont souvent des gens sensibles  et généreux. On trouve chez les marins une vraie grandeur d'âme : le large appelle à une juste perception des choses et à un sens des valeurs, des relations et des sentiments. L'univers de la mer est  intense, les préoccupations vont à l'essentiel et la façon d'appréhender la vie est modifiée. En mer, on est moins accaparé par les futilités du quotidien et on se trouve en prise directe avec des réflexions majeures. Un être qui aime la mer ne peut pas être totalement mauvais. On pourrait dire la même chose des authentiques montagnards...
Ceux qui ont vu ce film disent parfois qu'il est dommage que rien de “secret” sur lui ne soit révélé.
Mais ils se trompent : le secret de Tabarly nous est connu, c'était le simple bonheur d'être dans une relation exclusive avec la mer. Il nous incitait à partir, à regarder vers le large et à le rejoindre. Il n'y avait rien de secret dans ce partage, dans ce bonheur qu'il offrait aux autres. Un secret, c'est souvent une turpitude, quelque chose de douloureux, mais il n'y avait aucun mal-être chez Tabarly. C'était une richesse qu'il rendait accessible à tous. C'était un personnage solaire, un vrai marin !
Dans “Oceano Nox”, de Victor Hugo, on trouve quelques pages bouleversantes relatant la disparition d'un naufragé. Tandis qu'il s'éloigne, tout son passé lui revient par bribes d'images fugitives, ce qu'il a aimé et ce qu'il doit laisser. Et ce naufragé retourne dans cette mer originelle qu'il n'a jamais quittée. Ce linceul marin qui tourne autour de lui et qui va l'absorber, c'est magnifique... Comment ne pas penser à Tabarly ?

Si vous étiez un animal ?

Je repense au “Peuple migrateur”... peut-être l'albatros.


Propos recueillis par Pierre MONIER

(septembre 2008)

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