

Rencontre avec… Matthieu RICARD, Voie de sagesse et de compassion
Si
Tintin retournait au Tibet de nos jours, le petit reporter à houppette
ne manquerait pas de noter quelques changements… certes, il
retrouverait ces paysages ensorcelants, cette nature sublime qui
confine au sacré, ces nomades affables chérissant des yaks aux allures
préhistoriques et faisant tourner sans fin leurs moulins à prières,
mais il s’interrogerait devant les ruines de tant de monastères et un
détour par Lhassa, capitale de ce "pays des neiges" où trône le Potala,
huitième merveille du monde, le laisserait sans voix : phagocitée par
un voisin « envahissant », la cité interdite a été profanée par quatre
cavaliers de l’apocalypse nommés argent, alcool, asservissement,
répression.
Gageons
que Tintin trouverait alors quelque réconfort à rencontrer Tenzin
Gyatso ("Océan de Sagesse "), le 14e Dalaï-Lama en exil en Inde depuis
1959, ou son traducteur français, le moine bouddhiste Matthieu Ricard.
Très
attaché à la notion de "spiritualité laïque", le Dalaï-Lama rappelle
souvent que la religion est un choix personnel et que, d’ailleurs, la
moitié de l’humanité n’en pratique aucune. En revanche, les valeurs
d’amour, de tolérance, de compassion prônées par le Bouddhisme
concernent tous les humains et cultiver ces valeurs n’a rien à voir
avec le fait d’être croyant ou non.
Fils
du philosophe Jean-François Revel, moine bouddhiste depuis plus de
trente ans et véritable ambassadeur de la culture tibétaine en France,
Matthieu Ricard a bien voulu évoquer pour nous l’approche bouddhiste
des relations entre les humains et les animaux. Milou ne serait pas le
dernier à souscrire à cette approche…
Votre
"chemin de vie" est tout à fait surprenant : scientifique, chercheur,
puis moine bouddhiste. Quels évènements, quelles rencontres furent à
l’origine de ce changement de cap ?
Matthieu
Ricard : Adolescent, dans le milieu où j'ai grandi, grâce à mon père,
Jean-François Revel, j'ai eu la chance de rencontrer des philosophes,
des penseurs, des hommes de théâtre ; grâce à ma mère, Yahne Le
Toumelin, artiste peintre, j'ai rencontré des artistes et des poètes :
André Breton, Maurice Béjart, Pierre Soulages... grâce à mon oncle,
Jacques-Yves Le Toumelin, des explorateurs célèbres ; grâce à François
Jacob mon patron scientifique, des grands savants qui venaient faire
des conférences à l'Institut Pasteur. J'ai donc été amené à être en
contact avec des personnages fascinants à bien des égards. Mais, en
même temps, il ne semblait pas y avoir de corrélation nécessaire entre
le génie qu'ils manifestaient dans leur discipline et leurs qualités
humaines. Ils n’étaient ni meilleurs, ni pire que le commun des
mortels.
Par
contre, les maîtres spirituels tibétains que j’ai rencontrés lors de
mon premier voyage en Inde en 1967, semblaient être l’illustration
vivante de ce qu’ils enseignaient et des exemples inspirant de la
perfection humaine. J’étais inspiré à l’idée de "devenir" ce qu’ils
étaient et de m’approcher, très modestement, de leur manière d’être.
Faut-il considérer le Bouddhisme comme une religion ou une philosophie ?
M.
R: Le Bouddhisme n'est pas une religion, si l'on entend par religion
l'adhésion à un dogme que l'on doit accepter par un acte de foi
aveugle, sans qu'il soit nécessaire de redécouvrir par soi-même la
vérité de ce dogme. Mais si l'on considère l'une des étymologies du mot
religion qui est "ce qui relie", le Bouddhisme n’est pas une simple
philosophie et est pour sûr relié aux plus hautes vérités
métaphysiques. Le Bouddhisme n'est pas un "dogme", car le Bouddha a
toujours dit que l'on devait examiner ses enseignements, les méditer,
mais qu'on ne devait pas les accepter simplement par respect pour lui.
Il faut découvrir la vérité de ses enseignements en parcourant les
étapes successives qui mènent à la réalisation spirituelle. Les
enseignements du Bouddha sont comme des carnets de route sur la voie de
l'Eveil, de la connaissance ultime de la nature de l'esprit et du monde
des phénomènes. On peut donc aussi considérer le Bouddhisme comme une
science contemplative. En bref, je qualifierai le Bouddhisme de «
chemin » de transformation intérieure vers la connaissance et la
libération des toxines mentales qui sont causes de nos souffrances
(haine, obsession, jalousie, arrogance etc.)
Dans
certaines religions, il y a un fossé entre l’homme et l’animal, l’homme
étant censé avoir reçu de son Dieu le pouvoir de dominer toute la
nature. On ne retrouve pas ce fossé dans le Bouddhisme…
M.
R: Dans le Bouddhisme, on parle d’êtres "animés" dans la mesure ou ils
sont capables de ressentir la souffrance et de souhaiter s’en libérer.
Cette qualité ne dépend pas du degré de leur "intelligence" : le désir
d’éviter la souffrance et de tendre vers le bien-être constitue le
droit le plus fondamental des êtres vivants, même si les animaux ne
sont pas capables de faire valoir ce droit vis-à-vis des êtres humains,
plus « intelligents » et plus puissants. On accorde bien ces droits aux
êtres humains qui ne disposent pas de toutes leurs facultés
intellectuelles ou physiques. Les humains usent du "droit du plus fort"
pour se servir des animaux comme bon leur semble, ce qui est
éthiquement inacceptable.
Cette
notion de droit fondamental repose également sur le fait que chaque
être a en lui la "nature de Bouddha". Cette nature confère aux êtres le
potentiel d'atteindre, dans cette existence ou une autre, la libération
de la souffrance et la connaissance ultime. Cette faculté de
transformation intérieure est présente dans chaque être, même s’il
l’ignore, telle une pépite d'or dont la pureté reste inaltérée même
lorsqu'elle est enfouie dans la boue. Cette nature fondamentale est
masquée par l’ignorance et par les voiles formés par l'attachement à la
réalité intrinsèque du "moi" et des phénomènes. La "voie" consiste à
éliminer ces voiles afin d’actualiser cette nature.
Dans
le cas des animaux, leur intelligence limitée les empêche, dans leur
condition présente, de se libérer de l’ignorance et de la souffrance,
mais ils conservent le plein droit d’éviter la souffrance, ainsi que la
possibilité de s’engager sur le chemin de la libération dans une
existence future.
Essentiellement
par la faute de l’homme, de nombreuses espèces animales disparaissent
au fil du temps et on peut redouter que ne subsistent un jour que les
animaux domestiques et ceux de boucherie. Cette triste évolution vous
semble-t-elle irréversible et l’homme ne risque-t-il pas, dans cette
course à l’abîme, de disparaître à son tour ?
M.
R: Certes, les animaux, tout comme l’espèce humaine, disparaîtront sans
doute de cette planète dans un futur plus ou moins lointain. Mais le
Bouddhisme a toujours envisagé des milliards d’univers où la vie peut
s’épanouir, ainsi que d’innombrables cycles de formation et de
destruction de ces univers. Notre période historique, celle qui va du
"big bang" à la disparition possible de la vie sur terre, n’est, du
point de vue du Boudhisme, qu’un chapitre dans l’histoire, sans début
ni fin, d’univers sans nombre.
Dans le concept de réincarnation, difficile à appréhender pour un non-bouddhiste, quelle est la place de l’animal ?
M.
R: Si l’on envisage l’idée d’un flot de conscience sans début ni fin
(selon l’idée que le néant ne peut devenir "quelque chose" et "quelque
chose" ne peut pas devenir un néant), on peut considérer une succession
d’états d’existence qui constituent l’histoire de notre conscience.
L’état animal peut être l’un de ces états. Il est qualifié "d’obscur"
sur le plan de la connaissance ; cela ne veut nullement dire que les
animaux n’aient pas de sentiments et ne jouissent pas d’une certaine
forme d’intelligence, mais qu’ils sont incapables de distinguer ce
qu’il convient d’accomplir et d’éviter afin de se libérer de la
souffrance et de progresser vers l’Eveil.
A
une question concernant le respect du Bouddhisme pour toute existence
animale, Sa Sainteté le Dalaï-Lama n’a-t-il pas avoué que, si un
moustique l’importunait, il tentait de le chasser mais finissait par
l’écraser après plusieurs "sommations"…
M.
R: Le Dalaï-Lama n’a jamais dit qu’il finissait par écraser le
moustique… Il a dit qu’il laissait le premier moustique boire son sang.
Qu’il soufflait sur le deuxième pour le faire décoller de son bras.
Mais que le troisième venu, il l’éloignait doucement d’une petite
pichenette du doigt.
Un moine bouddhiste peut-il trouver une excuse, ou une explication, à des "loisirs" comme la chasse ou la corrida ?
M.
R: Il est impensable qu’un pratiquant du Bouddhisme et toute personne
douée de bon cœur puisse prendre plaisir à la chasse, la pêche ou la
corrida. Il est inadmissible d’infliger ainsi gratuitement la
souffrance et la mort et pis encore d’y trouver un plaisir. La chasse
et la pêche ne peuvent se justifier que par la nécessité de survivre,
encore qu’il soit toujours possible de développer d'autres moyens de
survie. La corrida, elle, est inexcusable.
Il
suffit d’ouvrir un journal pour constater que partout "l’homme est un
loup pour l’homme", se servant souvent de sa religion comme d’un alibi
pour les atrocités qu’il commet. Il s’agit sans doute d’une lecture
erronée des textes sacrés. Le Bouddhisme est-il à l’abri de ce genre de
dérive ?
M.
R: Personne n’est à l’abri des dérives, mais le Bouddhisme a toujours
mis l’accent sur la non-violence à l’égard des êtres humains, des
animaux et de l’environnement et est fondamentalement opposé à toute
forme de guerre, de chasse et de pêche. Il y a certes eu des guerres
dans des pays bouddhistes, mais elles ont toujours eu lieu à l’encontre
des enseignements du Bouddhisme, jamais avec leur bénédiction.
Face
au"cerveau du crocodile" qui transforme l’homme en nuisible, la
non-violence prônée par des hommes de paix (le Mahatma Gandhi, Martin
Luther King, le Dalaï-Lama…) et souvent par des agnostiques est-elle le
bon chemin ? Auriez-vous approuvé une intervention armée étrangère lors
de l’invasion du Tibet ?
M.
R: La non-violence consiste à briser le cycle de la haine, à minimiser
les souffrances et à privilégier le dialogue. La non-violence n’est pas
synonyme de passivité. Il s’agit de choisir la solution qui entraîne, à
long terme, le moins de souffrance possible pour toutes les parties
concernées. Elle est donc principalement inspirée par l’altruisme et la
compassion. On pourrait certes envisager une "violence chirurgicale"
destinée à éviter de plus grandes souffrances, comparable à la douleur
qu’un médecin doit parfois infliger pour soigner un malade. Le problème
reste toujours que la violence a tendance à entraîner de nouvelles
violences, et de perpétuer le ressentiment et la haine
Propos recueillis par Pierre MONIER
(septembre 2006)