
Rencontre avec Nicolas Hulot, respectueux de nature.
Sa culture, c’est l’action. Ses universités, des voyages et des
rencontres. Ni ethnologue, ni scientifique, Nicolas Hulot est un
aventurier tendance Théodore (Monod), qui pose un regard étonné et
respectueux sur les gens, les animaux et la nature. Comme il y eut le
mythe du "bon sauvage", Rousseau aurait pu voir en lui un "bon
civilisé", épris de liberté et curieux de tout.
L’aventure,
selon l’homme d’ "Ushuaïa", ce serait surtout une façon de se
confronter et de se découvrir sur les chemins de traverse, hors des
sentiers battus, en réapprenant la valeur des choses simples : un verre
d’eau, un duvet chaud, le regard complice d’un ami, la grâce d’un
animal. Rien à voir, en tout cas, avec ces pseudo-aventuriers dans
leurs bolides traversant la misère noire ou ces amateurs de raids
médiatisés semant derrière eux canettes et papiers gras.
On
peut jouir de la vie en la respectant, nous rappelle Monsieur Hulot,
qui avoue être autant bouleversé par le malheur d’un arbre qui tombe,
d’un animal qu’on abat, d’un enfant qui a faim. A ses yeux, respect,
éducation et culte de l’effort sont les clefs de l’avenir. De séquence
"Emotion" en séquence "Frisson", il se bat sur tous les fronts pour
nous faire prendre conscience de la beauté et de la fragilité de notre
planète.
Tel est le message d’un homme épris de nature et conscient de tout devoir à la nature.
La
Fondation qui porte votre nom vient de fêter son 15e anniversaire.
Pouvez-vous esquisser un bilan de ses actions et des résultats obtenus ?
Nicolas
Hulot: Difficile de dresser un bilan quantitatif, puisque la mission de
la Fondation repose sur l’éducation, la sensibilisation, la
mobilisation et l’information, mais on peut considérer que nous avons
grandement participé à la diffusion du message et des réalités
écologiques dans le tissu social et politique français, une
préoccupation assez marginale jusqu’à présent. En d’autres termes, nous
avons participé à ce que j’appelle le préalable à l’action, qui est la
conviction, aussi bien chez les jeunes que chez les adultes. La mission
initiale de la Fondation était tournée vers les jeunes mais, compte
tenu de l’urgence écologique, il fallait interpeller ceux qui ont le
pouvoir, notamment les politiques, les industriels, les scientifiques.
Le bilan de la Fondation est d’avoir "dé-ghettoïsé" l’écologie.
Avez-vous l’impression d’avoir été écouté par les responsables politiques ?
N.H:
Ecouté, sans doute. Entendu, c’est une autre affaire. Il y a une
quinzaine d’années, les hommes politiques ne se souciaient guère de ces
questions-là. J’observe que, de nos jours, il n’y a pas un parti, pas
un candidat, qui ne commence à réfléchir à la réalité écologique. Le
verre est à moitié plein quand on prend acte du triste diagnostic
planétaire, mais cette prise de conscience ne sert à rien si l’on n’en
tire pas les leçons. Espérons que très rapidement, en France notamment,
on va passer aux actes.
René
Dumont, Paul-Emile Victor, Théodore Monod, Jacques-Yves Cousteau nous
ont quittés et vous semblez être le dernier porte-parole d’une écologie
apolitique.
N.H:
Ces gens-là nous ont ouvert des voies, ils ont été des pionniers dans
un désert absolu par rapport aux enjeux écologiques et il faut leur
rendre un hommage unanime. De telles figures nous manquent cruellement,
mais ils ont préparé le terrain. Si des gens comme moi, connus ou
anonymes, dépensent autant d’énergie dans ce domaine, c’est parce que
ces pionniers ont su nous éveiller, susciter une prise de conscience.
J’essaie de jouer un rôle d’intermédiaire entre des réalités
scientifiques, l’opinion et les décideurs. C’est un rôle où je me sens
parfois un peu seul même si je bénéficie, c’est vrai, d’une position
particulière. En même temps, il ne faut pas occulter tout le tissu
associatif, très vivant en France, que j’essaie de valoriser. Si ce
milieu associatif est de plus en plus reçu et écouté par le milieu
politique, je pense y avoir contribué en me battant pour qu’il n’y ait
plus aucun interlocuteur tabou dans les sphères politiques.
Vous
considérez-vous, peu ou prou, comme le fils spirituel du Commandant
Cousteau qui, comme vous, arpentait la planète, dévoilant par le film
et le livre ses merveilles et ses désastres, tout en misant sur les
générations futures et en créant sa propre Fondation ?
N.H:
Cela aurait un côté très prétentieux et je ne sais pas si le Commandant
Cousteau aurait apprécié. Si nous avons une conscience aussi aiguisée,
c’est grâce à des gens comme Cousteau, qui ont montré la voie.
Paul-Emile Victor m’a gentiment dédicacé un livre "A mon fils
spirituel" : je me sens, c’est vrai, assez proche de lui, comme j’ai
été très proche de Théodore Monod. Ces deux hommes-là, parmi d’autres,
m’ont beaucoup inspiré, ils ont participé à ma maturité écologique :
Paul-Emile dans des dialogues incessants, Théodore en étant l’un des
premiers scientifiques de ma Fondation, il y a quinze ans de cela.
Vous prenez le pouls de la planète en la parcourant en tout sens. Quel est votre diagnostic ?
N.H:
Chaque jour, nous nous enfonçons un peu plus dans une impasse
planétaire. C’est d’autant plus tragique que ce n’est pas une fatalité
: nous avons l’intelligence et le génie suffisant pour changer de cap.
Le problème, c’est que nous sommes aveuglés par notre progrès : on est
dans une spirale de performances technologiques qui ne participent pas
forcément à l’amélioration de la condition humaine. Tant qu’il n’y aura
pas un partage plus équitable des ressources et des richesses, on sera
sur une planète explosive. Au fond de moi-même, je suis très inquiet,
mais je ne veux pas désespérer, car ce n’est pas mobilisateur.
Existe-t-il encore des lieux préservés, des paradis terrestres ?
N.H:
Ils se réduisent comme peau de chagrin. Ce qui est un paradis un jour
peut devenir un enfer le lendemain. La rapidité et l’efficacité de
l’homme dans le domaine de la destruction sont malheureusement sans
limite. Les expériences que j’ai vécues m’ont appris le respect des
autres et de l’environnement. Si, au moins, la petite influence d’une
émission comme « Ushuaïa Nature » pouvait montrer que l’on peut
s’amuser, être épicurien, jouir de la vie, tout en étant respectueux.
Vous
avez refusé par deux fois un portefeuille de Ministre. Est-ce par
manque de temps, pour garder les mains libres ou parce que vous pensez
que le pouvoir corrompt ?
N.H:
Ministre, ça n’a jamais fait partie de mes phantasmes et ce serait plus
un sacrifice qu’un aboutissement, car je pense que l’action politique
est très ingrate. Mais j’aurais pu accepter de me sacrifier deux ou
trois ans pour ma cause, si j’avais eu le moindre espoir que ce
sacrifice ait eu une chance de faire évoluer les choses. Mais tant
qu’on est dans un système avec un pouvoir vertical et non transversal,
il est impossible de faire du développement durable, surtout dans un
Ministère économiquement et politiquement indigent. Je n’avais donc
aucune raison d’aller m’impliquer dans cette mission impossible. Tout
Hulot que je sois, je n’aurais pas fait mieux que les autres et
j’aurais perdu cette confiance et cette estime qui me sont très
précieuses pour jouer mon rôle d’intermédiaire.
Vous avez souligné l’importance du milieu associatif en France. Ce milieu ne souffre-t-il pas d’un manque de cohésion ?
N.H:
En France, une des faiblesses du milieu associatif est en effet le
manque d’unité sur des combats précis. Ces associations ne représentent
pas un lobby alors que tout ce qui nuit à l’écologie est représenté par
des lobbies : l’agriculture, l’industrie, le pétrole, la chasse… C’est
un lourd handicap.
Quelles sont vos relations avec le monde de la chasse ?
N.H:
Je ne suis pas un urbain qui regarde la chasse de loin. Je vis depuis
longtemps dans des zones rurales et je vois bien ce qu’est la pratique
de la chasse. Il y a bien sûr l’image du chasseur qui, plutôt que
d’acheter sa viande chez le boucher, va la prélever lui-même dans la
nature. Pour peu que l’on ne fasse pas souffrir l’animal, cela ne me
dérange pas ; je ne participe pas à cela, mais cette forme de chasse ne
m’indigne pas. Je pense, hélas, que ce sont des pratiques minoritaires
et que la chasse est souvent un exutoire. Je regrette que tout dialogue
avec les chasseurs soit impossible : quand on émet la moindre réserve,
la moindre critique, y compris sur des comportements que les chasseurs
responsables eux-mêmes dénoncent, on est immédiatement exposé à la
vindicte, aux injures et aux menaces dès lors que cette critique vient
d’un non-chasseur. Si les représentants des chasseurs étaient capables
d’engager un dialogue dépassionné en mettant leur susceptibilité de
côté, ils s’apercevraient que non-chasseurs et chasseurs raisonnables
partagent parfois les mêmes vues.
C’est
un domaine épuisant, car il n’y a pire sourd que celui qui ne veut rien
entendre et il est navrant que chaque fois qu’on s’exprime, même de
façon pondérée, vos propos sont tout de suite déformés ou transformés
en attaque personnelle. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai été
injurié dans des revues de chasseurs pour avoir exposé des sentiments
d’une banalité affligeante.
Une
autre forme de chasse me révolte : la chasse à la baleine. Sous de faux
prétextes pseudo-scientifiques, le Japon et la Norvège poursuivent ce
massacre. Si l’humanité veut se distinguer de l’animalité, elle doit se
débarrasser de ces pulsions là.
Y a-t-il des animaux qui ont compté dans votre vie ?
N.H:
Depuis que je suis né, j’ai toujours vécu avec des animaux, des chiens,
des chats. Depuis une vingtaine d’années, j’ai des chevaux, des poules,
des tortues… Chez moi, je vis entouré d’animaux et il est de notoriété
publique que je passe la moitié de mon existence avec des animaux
sauvages. C’est un lien qui ne s’est jamais démenti, un plaisir et un
besoin constant.
Comme
les végétaux, les animaux font partie de ma vie, de mon monde. C’est
une infamie et une honte absolue de voir l’ardoise que les hommes font
payer aux animaux en sacrifiant autant d’espèces. C’est une profanation
et un sacrilège absolus. Quand on pense que cette ardoise va encore
s’alourdir au XXIe siècle, c’est une vraie tragédie. Malheureusement,
les hommes vont être les premiers à payer cette addition.
Quels sont vos projets ?
N.H:
Toujours quatre Ushuaïas par an, beaucoup d’énergie pour tenter de
faire bouger ce monde insouciant, mobiliser et faire en sorte que lors
des prochaines échéances politiques, on ne loupe pas l’enjeu écologique
et que cet aspect soit placé au premier rang.
Propos recueillis par Pierre MONIER
(mars 2006)